Darwin award de l’accident du travail le plus stupide du monde

Cette journée avait mal démarré : j’ai poireauté seule 30 minutes en attendant le type à qui j’avais posé un point – à sa demande, la semaine précédente. Il s’est pas excusé, il est pas venu. Ceci dit, il m’a envoyé un avancement sur tous ses points alors finalement, je dois reconnaître que c’était pas si mal…

En revanche, en sortant de la salle suivante, y’a rien eu de positif : la réunion était particulièrement soporifique et en sortant, j’ai bêtement laissé traîner ma main entre la porte et le chambranle. Et elle est lourde, cette porte.

Sur le coup, j’ai juste fait « outch ! », avalé ma salive et repris mon souffle. J’ai continué sur ma lancée vers le rendez-vous suivant… mais, au final, je me suis ruée dans les toilettes pour crier ma douleur en sourdine. J’ai hurlé longtemps. Dansé la gigue. J’ai passé ma main sous l’eau. Brassé l’air avec toute l’énergie qui me restait.

Puis j’ai ravalé mes larmes et terminé le trajet vers ma réunion. La douleur ne lâchait pas : impossible de pianoter sur mon clavier – tension électrique qui irradie dans tout le bras – incapable de penser à autre chose… Comme un coup sec au creux du coude. En 100 fois plus fort et surtout en 100 fois plus long.

Pas moyen de sauver la face plus longtemps. J’ai ravalé ma fierté cette fois-ci et foncé vers l’infirmerie. Prête à boire la honte de déclarer un accident du travail pour avoir coincé mon doigt dans une porte.

Dans les escaliers, j’ai trébuché. Je ne suis pas tombée. Ça aurait pu être pire finalement, ou moins humiliant peut-être…

J’approche de la ligne d’arrivée avec de plus en plus de difficultés à contenir mes larmes. Je m’engouffre dans l’ultime couloir et déboule au milieu d’un groupe de mâles blancs cravatés, la cinquantaine : des chefs. Une bonne dizaine.

J’en reconnais un au milieu du flou de la précipitation et de la douleur aiguë. Il me tend la main puis tire mon bras et me fait la bise (!). On échange une ou deux inepties. Puis je recule d’un pas et malgré ma perception toujours vague de la situation, j’aperçois une autre connaissance, puis une autre encore.

Ça vire au cauchemar.

Je me lance dans le serrage de mains en série. Positivons, j’ai évité la bise. Quoique… la douleur a été relancée à chaque échange. Je jette une ou deux banalités – je ne sais plus lesquelles, je n’ai pas brillé c’est certain. En fait, je me sens complètement con.

Je réalise que j’ai zappé une poignée de main : le plus chef d’entre les chefs, mon nouveau big boss. Trop tard.

Vite, je veux fuir. Je dois être toute rouge. Ils sont plantés en travers de la porte de l’infirmerie. Au seuil de laquelle on doit s’annoncer tout haut par l’interphone…

J’essaie de trouver une contenance. Pousse une porte au hasard. Chance : elle est fermée. Je mime un air désappointé et rebrousse chemin.

Je tombe sur la gentille dame de l’accueil qui me demande des nouvelles de ma boucle d’oreille perdue la veille. J’accroche mon sourire le plus cordial et réponds que non, elles sont perdues, je le crains.

  • Ça va ?

Mon sourire a dû se décrocher.

  • Bof, je me suis coincé la main dans une porte. Pas de chance cette semaine…

Je m’engouffre dans les premières toilettes en sortant. Putain, j’ai toujours aussi mal au doigt et je me sens nulle. Je repasse la scène des chefs dans ma tête…

Mais pourquoi j’ai dit ça ? Conversation météo anodine qui dissone au milieu d’un groupe silencieux de hauts potentiels, dans un long couloir désert. Les mots prononcés scandent mon dialogue intérieur tandis que l’élancement dans mon bras continue de marteler au rythme accéléré de l’afflux sanguin vers mon cœur. Comme si cet épisode m’avait placée au centre du halo de lumière d’une scène de cabaret et que le tract contractait tous mes muscles. L’actrice en moi vient de jouer sa pire scène.

Je fais les 100 pas enfermées dans les toilettes des filles en attendant qu’ils se cassent. A l’abri temporairement.  J’y retourne une dizaine de minutes plus tard : l’angoisse malgré tout, n’a pas réussi à prendre le pas sur la douleur. J’inspire fort et tire la porte discrètement, me fiant à l’ouïe pour garantir leur départ. La voie est libre.

Les infirmières ne sont pas là : la sonnette résonne dans le vide. Je dois retourner sur mes pas. Retrouver la gentille-dame-de-l-accueil qui avertit les soignants et me tend un verre d’eau.

J’aurai droit à un peu de compassion, 30 minutes de repos et un bloc de glace.

Enregistrement au registre des accidents du travail.

Je reprends mes esprits, un morceau de sucre et le chemin de ma maison.

Ça a vraiment été une journée de merde.

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2 réflexions sur “Darwin award de l’accident du travail le plus stupide du monde

  1. Et sinon, ce plan de reconversion vers un métier qui aurait un sens et où tu interagirais (ou pas) de façon naturelle et décontractée avec des gens intéressants, tu l’attaques quand ? 🙂
    Et sinon sinon, ton bras va mieux ?

    Aimé par 1 personne

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